TURNER (J. M. W.)


TURNER (J. M. W.)
TURNER (J. M. W.)

Turner est, au XXe siècle, l’un des artistes anglais les plus renommés dans le monde. Il était déjà fort célèbre de son vivant, tant en Grande-Bretagne que dans le reste de l’Europe, où ses travaux avaient amplement été diffusés par la gravure. Mais il n’acquit en fait sa véritable stature qu’après sa mort, d’abord par le legs qu’il fit à la nation britannique de son considérable fonds d’atelier, incomparable source d’étude, ensuite par l’évolution ultérieure de la peinture européenne, qui permit de voir en lui un précurseur, notamment de l’impressionnisme. Cette perception, qui ne manque pas de vérité, mais reste peut-être trop simpliste, univoque et fondée essentiellement sur une analyse rétrospective, s’est effacée devant une vision plus historique, qui prend en compte l’ensemble du travail de Turner, qui intègre ses relations complexes avec ses maîtres et ses contemporains, et le replace dans le contexte élargi de la peinture anglaise et européenne, sans se limiter à la notion trop restrictive d’un peintre «visionnaire» ou « romantique ». Les années 1980 ont ainsi été marquées par un enrichissement et un renouvellement constants de son image, tant chez les historiens de l’art que pour un plus vaste public.

J. M. W. Turner, membre de la Royal Academy

Turner, fils d’un barbier de Londres, suivit le parcours classique des artistes de son temps, en étudiant, à partir de 1789, à la Royal Academy. Il avait été employé comme dessinateur par divers architectes et travailla également comme coloriste chez des graveurs réputés. Les années 1792-1796 sont essentielles dans sa formation: premiers voyages d’études au pays de Galles et dans le Kent en quête de paysages et de vues pittoresques, rencontre de Thomas Girtin avec lequel il se lie d’amitié et auprès de qui il se perfectionne dans l’aquarelle, rencontre également de ses premiers mécènes, Thomas Monro et le banquier Richard Colt Hoare. Turner, qui avait exposé dès 1790 des aquarelles à l’exposition annuelle de la Royal Academy, y présenta pour la première fois en 1796 une huile sur toile, favorablement accueillie par la critique. Il y participa désormais, à peu près chaque année, par l’envoi d’un ou de plusieurs tableaux. Associé en 1799, il était élu académicien à part entière en 1802. Artiste désormais connu et réputé (il ouvrit, en 1804, une galerie privée pour la présentation de ses œuvres), apprécié et estimé de ses pairs, il ne manquait pas de clients. Il noua ainsi d’étroites relations amicales avec certains de ses collectionneurs et admirateurs, Walter Fawkes, lord Egremont, plus tard Hugh Munro of Novar. Sa vie était entièrement organisée autour de son travail: expositions et cours à la Royal Academy (il y fut professeur de perspective de 1807 à 1837, enseignant uniquement entre 1811 et 1828), séjours chez ses protecteurs où il approfondissait ses recherches, voyages en Grande-Bretagne et sur le continent en quête de sujets pour réunir la documentation nécessaire à tel ou tel projet de publication qu’il avait en vue.

Turner, après une première incursion à Paris en 1802, repassa ainsi ensuite régulièrement la Manche entre 1817 et 1845, parcourant la France, la Belgique, la Rhénanie et les Pays-Bas, mais séjournant aussi longuement en Italie. Il ne cessait, durant ces voyages, de remplir ses carnets de croquis de dessins ou de rapides aquarelles, fondement de tout son travail de paysagiste, effectué ensuite entièrement en atelier. Il put également, lors de ses voyages, étudier de près la peinture européenne, tant ancienne que contemporaine, nourrissant son admiration pour les maîtres de la Renaissance et les artistes italiens et français du XVIIe siècle. Mais il eut peu de relations en dehors du milieu artistique britannique, où se déroule en fait l’essentiel de sa carrière.

Diversité d’une œuvre

Le fonds d’atelier que Turner laissa à sa mort était considérable: plus de vingt mille peintures, aquarelles, dessins, carnets, estampes. Doté, grâce à son succès, d’une très confortable aisance financière, il finit par se soucier assez peu de vendre et racheta même, à partir de 1830, ses tableaux plus anciens lorsque l’occasion s’en présentait. Il n’en était pas moins un infatigable travailleur, touchant à tous les domaines. L’axe majeur de son activité était la peinture de paysage, qu’il pratiqua sans discontinuer jusqu’à son décès. Il l’entendait dans un sens très étendu, rendant ainsi assez perméable la frontière avec la peinture d’histoire. Mais il fit très peu de figures et de portraits. Il fut également l’un des maîtres de l’aquarelle topographique le plus souvent destinée à être gravée, paraissant en volumes ou en livraisons régulières. C’est là un aspect très important de son travail. Turner, qui apprit lui-même à graver, surveilla en effet de très près l’interprétation et la diffusion de son œuvre par l’estampe, que ce soit dans de grandes gravures d’interprétation, dans les volumes de luxe ou d’étrennes, keepsakes ou annuals , ou par le Liber Studiorum , recueil de pièces gravées entièrement d’après lui sur le modèle du Liber Veritatis de Claude Lorrain.

Analyses, interprétations, discussions

Turner fut profondément marqué par les paysagistes classiques, Wilson d’abord, Poussin et Claude, plus tard les Hollandais du siècle d’or, dont il s’inspira successivement, rivalisant parfois explicitement avec eux. Mais il se montra aussi sensible, dans la première moitié de sa carrière, aux attentes du public. On peut ainsi voir dans ses scènes de la vie campagnarde anglaise, exécutées à partir de 1807, une réponse aux succès de Wilkie. Les préoccupations de forme et surtout de couleur prirent cependant progressivement le pas, concrétisées dans les études réalisées à Petworth, chez lord Egremont, entre 1829 et 1837, et aboutissant aux peintures de plus en plus abstraites de la fin de sa vie, qui déconcertèrent souvent le public et les critiques, y compris ses défenseurs les plus pénétrants comme Ruskin. Ce sont elles, cependant, qui ont en grande partie assuré pendant longtemps sa renommée posthume, ainsi que ses études à l’aquarelle, qui surprennent par la force, l’originalité et la modernité de leur économie de moyens. La recherche, après la publication des indispensables catalogues raisonnés, s’oriente désormais dans d’autres directions: l’étude des rapports de Turner avec ses graveurs et ses éditeurs permet de mieux le situer dans la vie artistique anglaise du XIXe siècle, celle de ses voyages de mieux cerner son travail de paysagiste et sa relation aux peintres anciens et modernes. L’analyse de ses sources et de ses admirations littéraires, ainsi que celle de son poème inachevé Fallacies of Hope («Les Leurres de l’espérance») dont il tira, après 1813, les légendes de ses tableaux, ouvre par ailleurs des perspectives nouvelles sur le sens et l’ambition des recherches du peintre. La position de l’artiste n’apparaît pas, en définitive, aussi radicalement neuve en son temps que l’audace formelle d’une partie de son travail aurait pu le faire supposer. Turner, malgré sa misanthropie et son originalité (il vécut à la fin de sa vie, très isolé, et sous un faux nom, dans sa demeure de Chelsea), n’a rien d’un artiste maudit. Son talent était largement reconnu par-delà le cercle presque intime de ses amateurs les plus proches, et sa renommée s’étendait dans l’Europe entière, non pas tant par ses voyages incessants que par l’intermédiaire de la gravure d’interprétation. Son succès lui permit simplement de s’affranchir d’un certain nombre de contraintes matérielles et sociales, au contraire de la plupart de ses contemporains qui ne le purent ou ne le voulurent pas. La comparaison avec l’autre grand paysagiste britannique de cette époque, Constable, qui ne bénéficia jamais comme lui, de son vivant, d’un mécénat aussi régulier ou d’une assise critique solide, est de ce point de vue très éclairante.

La fortune critique de Turner est intimement liée aux conditions mêmes de la connaissance de son œuvre. L’exposition Trésors de l’art tenue à Manchester en 1857, l’Exposition universelle de 1862 à Londres, qui toutes deux lui faisaient une large place en présentant comme une rétrospective de ses tableaux (à peu près tous conservés, alors, en Grande-Bretagne), officialisèrent ainsi son rang au sein de l’école anglaise de paysage du XIXe siècle.

L’ouverture en 1987, plus d’un siècle après le legs du peintre, de la Turner Gallery dans une aile spécialement construite de la Tate Gallery à Londres, a sans nul doute également joué un rôle capital dans la réévaluation tardive de l’artiste. Autour d’une présentation permanente des peintures les plus importantes a été mis en place un cycle régulier d’expositions thématiques, souvent confiées à des chercheurs extérieurs, et qui privilégient les œuvres sur papier, plus fragiles. Le renouveau d’intérêt envers Turner a également provoqué une intense activité éditoriale. Le mouvement s’essoufflera peut-être. Mais il montre que Turner est toujours un peintre à découvrir.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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